De la vie Carnavalesque - Partie 1 : L’absurde
Où pourquoi faire le choix de la vie, puis de l'importance de donner un non-sens à celle-ci.
En vérité, je vous le dis, une vie assumée et intentionnelle doit être un Carnaval.
Voilà ma thèse, que je présenterai gaiement dans une série d’article, dont celui-ci sera le premier.
Prologue
Je commence sur les chapeaux de roue, discutons d’abord du carnaval, pour mieux comprendre où je vais en venir au cours de ces paragraphes et de ces articles. Le carnaval est une tradition médiévale que l’on peut faire remonter jusqu’à l’antiquité. C’est une fête et une période de liesse où le peuple dans la rue se déguise, chante et fait des âneries. Dans le carnaval, la fête n’est pas anodine, on y opère un grand détournement, comme une inversion des règles établies. On se moque du monde social et de sa structure, de sa hiérarchie absurde jusqu’à l’horreur. À l’époque, à grand coup de déguisements et de comédie, les paysans s’y faisaient passer pour des évêques, les bourgeois pour des nobles, les femmes pour des hommes, et qui sait qui d’autre pour quoi d’autre.
Beaucoup d’étude pourrait nous permettre de faire l’historiographie du carnaval, de ses raisons et de la forme qu’il a pris au cours des âges. Notons seulement, c’est l’histoire que nous retiendrons ici pour soutenir l’idée de la vie Carnavalesque, qu’historiquement ce qui a animé cette fête médiévale est qu’elle précédait, dans le jeu chrétien, une restriction, le carême, où l’on se prive des plaisirs de la viande et du gras (d’où l’étymologie probable de carnevale → carnelevare → « enlever la viande »). L’origine du nom est encore sujette à discussion, mais que cette étymologie soit la vraie, ou bien approximative, ou fausse, n’a aucune importance pour la suite, car le carnaval deviendra ici symbolique, nous le ferons devenir fable.
Le carnaval était un jeu avant le jeu du carême, un anti-jeu.
« Enlever la viande » : l’arrêt de la chair, c’est la mort. Dans la fable carnavalesque, on précède la dévitalisation par la fête. Une fête absurde, un jeu de la nique et du rire, un spectacle radieux et moqueur, de soi à soi, de soi aux autres, des autres à soi. Avant de mourir, et là, je ne parle pas que de nos derniers instants, mais bien de toute notre vie, l’opportunité nous est donnée de bouffonner, de se mutiner, d’être joyeux et d’être intense, de faire démonstration de notre vie et de notre joie, de nous moquer et de faire la nique au sort et aux règles absurdes du monde qui nous désespèrent et nous tuent. Cette série d’articles suivra et dénouera cette fable comme un fil d’Ariane.
Mais pour mieux comprendre pourquoi le carnaval est un grand jeu qui retourne tout sur son passage, pourquoi nos ancêtres s’étalaient dans ce jeu avant l’enlèvement de la chaire et alors, pourquoi nous avant tout pourrions avoir besoin d’une vie carnavalesque? Quel est finalement l’intérêt de cette métaphore du Carnaval?
Avant de répondre à ces questions, nous nous intéresserons dans cette première partie à cette question-ci : quel est ce sort et quelles sont ces règles absurdes dont on souhaiterait moquer pendant cette petite fenêtre de vie, est-ce possible et quelles en seront les conséquences?
La soif du sens
Les bouddhistes prononcent que la première vérité à connaitre est que la vie est souffrance, “dukkha”. Pourquoi ? Parce que tout commence par la lutte. La vie est une lutte. L’univers est fait pour se désagréger dans sa globalité (2ᵉ loi de la thermodynamique) et nous sommes, parmi nos autres dimensions, des organismes en attente de désintégration. Vivre c’est lutter contre l’arrêt de la vie : manger, boire, respirer, trouver refuge, s’entourer, etc. Or, lutter est douloureux, et parfois beaucoup trop, puis se pose à la question : pourquoi lutter? Les plaisirs en valent-ils le coût ? Pour quelle Raison suis-je là à lutter?
Pour certains, dont la vie est agréable par leur sort, la réponse est évidente : “bien-sûr que ça vaut le coût!” et leur réflexion s’arrête ici. S’arrête-t-elle même définitivement ? Un soir peut-être, lune dans le ciel, ils regarderont peut-être en l’air et se rendront compte de la futilité de leurs actions. Ou bien un matin, ils rencontreront un grand récif, qui les arrêtera nets dans leur course et les (re)mettra face au vide. Face à celui-ci, même pour eux, la même question que celles des pauvres qui n’avaient pas leur chance finit par survenir : “à quoi bon?”, “pourquoi endurer cela?”, “puis même, pourquoi suis-je, plutôt que non?”. Personne n’est épargné par le jeu de la quête du sens et de l’absurdité.
Les histoires, les fables, les spectacles, les images… tout ça nous sert à faire face et à interpréter, voire rationaliser, les événements douloureux. On fabrique des jolies représentations mentales de tout ça pour trouver des raisons à la souffrance et la relativiser. Ces histoires, on les enseigne aux enfants et on grandit avec : le paradis, l’amour, le progrès (bah!), ma mission, mon grand objectif, ma carrière? Ai-je construit ces idées moi-même parce qu’elles étaient vraies, ou bien ma famille et mon groupe s’en sont occupé et me les ont tendues, comme des superstitieux croient généreux de nous offrir la peur des chats noirs ?
Ces représentations sont bien souvent inadéquates ou carrément fausses, pauvres caches-misère recouvrant notre peur du vide, plaisirs éphémères qui se font passer pour le bonheur, et deviennent des voiles dangereux devant nos yeux (Micchā Diṭṭhi). Malgré leurs forces, ces toiles ont des trous, qui laissent toujours entrevoir le vide sous nos pieds, et à la prochaine bourrasque un peu trop forte, puis le voile se déchire, nous tombons au travers et la même question du “sens à tout ça” survient ou revient, et c’est le désespoir. Pour rapiécer la voile, certains la raccommodent avec le tissu de la foi et de la religion, et ceux-là finissent souvent par marcher avec un drôle de vêtement lourd, qui étreint leurs mouvements, voire les désoriente carrément, comme boussole qui n’indique pas le nord. Je crois que ce n’est pas une solution, mais une fuite en avant.
Pourquoi se poser la question de ces voiles? Pourquoi tant d’effort dans la quête de sens? Pourquoi ne pas accepter calmement que l’univers est un pauvre objet dont l’origine est invisible, un simple réseau de matière sans centre et sans intention?
Tout commence là où tout termine : la tête humaine, en faisant progresser sa capacité à raisonner, a visiblement évolué pour chercher du sens partout, même à sa propre existence. On est devenus insatiables : est-ce que la/ma vie a un sens? est-ce que mon travail a un sens? pourquoi ce pauvre gus est-il à la rue? c’est insensé !
Le tragique, au sens philosophique, c’est quand une force inarrêtable rencontre un objet insurmontable, c’est quand deux systèmes différents et légitimes se rencontrent, mais se font exploser. La vie est tragique. La tête cherche du sens, la bouche hurle, les oreilles sont tendues, mais de l’autre côté le monde reste silencieux et l’univers est muet. Dans ce silence, plus aucunes douleurs ne trouvent de raison d’être. On grandit alors avec un vide au cœur. Noyés par le quotidien, on appelle à l’air et dans notre souffle coupé où rien ne vient, chaque douleur empire. Puis par un étrange sort, même entouré et aimé, la plus grande des solitudes survient, on est comme le fou dont les cris sont ignorés par la foule qui l’entoure. Nos pièces à vivre deviennent à la fois trop étouffantes et insupportablement spacieuses, même leurs murs semblent se taire, sourds à nos pleurs. Les jours perdent leur saveur et le quotidien ressemble à une fleur qui a perdu ses odeurs; on devient nostalgique, on repense à l’enfance, quand les couleurs étaient vives et que le printemps avait encore un sens. La vie devient paradoxe insupportable. Lutter n’a plus de sens. Lutter pour quoi ? Souffrir pour quoi? Mourir aujourd’hui ou demain, quelle différence ? Pour une place au paradis ? Je n’ai aucune raison de croire qu’un tel monde m’attend, pas plus que de croire que ce ne sera pas une éternité de souffrance qui m’attend. Faire un enfant, autrefois rêverie agréable, n’a plus de sens, pourquoi concevoir une lutte? Assez naturellement, émerge lentement la question du suicide, par petites bulles de suies qui remontent et éclatent dans nos pensées. Si rien ne m’attends après, si quand je meurs le monde meurt avec moi, quelle différence entre mourir aujourd’hui ou demain? Cette question du suicide, qui d’après Camus devrait être la première à être posée en philosophie, prévaut toutes les autres. Qu’est-ce que la vérité, qu’est-ce que l’amour, qu’est-ce que l’esprit : quelle importance d’y répondre, si l’on n’a pas répondu à s’il valait de vivre ou non.
Alors parfois la tête explose et le terrible sentiment de l’absurde surgit de ses cendres encore chaudes. L’absurde n’est pas juste une idée, c’est un sentiment, c’est l’angoisse d’un désir de sens ignoré par le monde, terrible angoisse, car sur ce sens repose pour nous la valeur même de vivre. Que faire de cette tragédie?
L’humain raisonnable est donc maintenant face à une question qui appelle un choix. Une question, qui, tant qu’elle n’aura pas une réponse, restera une souffrance — ou le catalyseur de toutes les autres. Elle sera une tache noire indélébile qui nous regarde en permanence d’un coin du tableau. On ne peut plus l’ignorer, elle n’aura de cesse de se faire ressentir par ses échos morbides, qui seront d’autant plus audibles que la lutte pour la vie sera difficile.
Faut-il recouvrir cette question avec des histoires, c'est-à-dire faire mourir sa raison? Faut-il carrément brûler le tableau taché de notre expérience, autrement dit faire mourir tout son corps? Explorons ces possibilités.
Les voies du suicide
Faire mourir l’esprit
Faire mourir sa raison, en recouvrant la toile avec la foi, est séduisant, vraiment, et j’ai beaucoup d’empathie pour ceux qui s’y laissent aller. Moi-même, je m’y laisse aller. Pas par la foi religieuse, mais par d’autres, elles sont rassurantes comme les bras d’un parent. Ce n’est pas anodin que plusieurs milliards de personnes célèbrent une Sainte Maman et prient à Notre Père.
Bien qu’elle soit confortable, je ne crois que ce soit un refuge pérenne. Je crois que c’est une source de plus grands malheurs encore, pour l’individu et pour le groupe, car la foi ne repose que sur une endurance et sur des histoires qui se confondent dans l’Histoire. Or, endurance et fables n’ont de cesse d’être chahutés par la vie, par le monde, par le devenir, je n’y vois pas une solution. L’Histoire ne nous a-t-elle d’ailleurs pas tristement donnés bien des exemples? L’au-delà est une consolation, pas une révolution. Dans notre questionnement tragique, il faut pourtant se révolter, aucune consolation ne saurait combler le puits : “notre besoin de consolation est impossible à rassasier” disait le triste poète, c’est un tonneau de Danaïdes. Il y a enfin un problème avec cette foi qui recouvre le doute : elle est croyance finale, qui n’admet plus de remise en question. Elle apporte à l’absurde qu’une réponse précoce, sans permettre le trajet de son dépassement et donc le progrès de l’âme.
Malgré cela, je ne rejette pas l’importance, et même l’ubiquité, des histoires et des croyances. Qu’est-ce que la science et l’intelligence, sinon des prémisses invérifiables dans lesquelles on a placé notre confiance? Toute connaissance est une histoire, plus ou moins cohérente, qui commence avec le spectacle des sens et que l’on se met à croire collectivement, avec plus ou moins de méthode. Après tout, qui pourrait se targuer de vraiment connaitre ce qui se passe après la rétine et le tympan? Ce qui change, c’est où l’on place le curseur de la foi, l’habilité avec laquelle on est capable de le déplacer et la cohérence des pensées qui en résultent. Ce que j’appelle suicide de la pensée, c’est quand le mystère n’est plus un nuage envoûtant que l’on est prêt à disperser, ou une gymnastique de fables avec lesquelles on jongle consciemment, mais un château dans lequel on s’emmure et sur lequel l’on s’arc-boute, prêt à le défendre envers et contre tout.
Comme je le disais, l’individu comble son puits tragique comme il peut, et la compassion me pousse même à ne pas juger de sa façon, mais je ne saurai venir ici discuter d’une solution aussi fragile pour l’Humain, et pour toi cher.e lecteur.ice.
Il nous faut quelque chose qui soit plus tangible et plus raisonnable (au sens littéral), ou bien c’est faire déjà le jeu de la mort, c’est s’enlever la chaire trop tôt. Oui, c’est un jeu funeste que de se détourner de la vie vers un arrière monde, dont l’écho des incohérences se feront entendre sous une nouvelle mélodie mortelle qu’on n’attendait pas. Éteindre l’esprit, élever la foi, pose trop de problèmes. Ockham disait après tout qu’il ne faut pas créer plus d’entités que nécessaire. Je veux donc explorer un chemin où ces entités ne sont pas nécessaires pour vivre, et je sens qu’il existe.
Faire mourir le corps
Nous ne nous satisferons pas de faire mourir notre raison, quid de faire mourir le corps alors ? C’est ce qui semblerait logique. Si le paradoxe du sens n’a pas de réponse, alors supprimons-le tout entier ! Débarrassons-nous d’une balle de ce cerveau qui pense et cherche du sens, et ainsi plus même besoin d’acrobaties de l’esprit !
Bien que le choix semble logique de prime abord (depuis le prisme de nos questions), je le trouve plus insensé encore que de chercher un sens à sa vie. Si votre chien est malade et que sa maladie est incurable, le tuez-vous? Ou bien, cette maison d’enfance qui vous est si chère, mais qui vous pose trop de torts, la brûleriez-vous ou effaceriez-vous vos souvenirs d’enfance? Je ne dis pas que ce ne sont pas des choix discutables, je suis très loin de l'idée d'imposer des valeurs et dire “tu dois”. Mais je suis là pour discuter de ce qui me paraît être le plus juste et le plus intéressant face à l’absurde.
Le problème du suicide, c'est qu'il ne supprime pas la question, il ne supprime que celui qui la pose et ses souffrances. Quand bien même, tout le monde sur terre se suiciderait de la peine absurde, plus personne ne serait là pour se poser la question et profiter d'une éventuelle solution. Autant que vivre n'a pas de valeur en soi, la mort n'en a pas non plus.
Conclusion intermédiaire
En sommes, je crois qu’il faut vivre, avec l’absurde, sans essayer de le cacher sous le tapis. Par définition, l’absurde ne peut être résolu, on ne peut changer ni la nature du Monde, ni la nôtre. Mais on peut sûrement apprendre à vivre à ses côtés, peut-être même en faire une force. En effet, je crois qu'il est possible non seulement de vivre en le reconnaissant, mais qu’il est possible de vivre heureux, profondément, avec un tableau taché, et même parcequ’il est taché.
Maintenant que nous avons décidé de ne pas mourir de quelque manière que ce soit, il faut explorer les voies joyeuses du tableau taché et se poser la question du “comment vivre?” et du “que faire de sa vie?”.
Il nous faut alors une éthique absurde, qui nous permettra de continuer à faire des choix et à agir sans besoin de sens, en épousant notre nature et celle du Monde.
La recherche de cette éthique, je crois, trouvera ses germes dans un “pourquoi?” et c’est la prochaine question que l’on se posera.
Le choix donne le pourquoi
Résumons. La vie humaine est absurde, parce qu’elle est un phénomène paradoxal résultant d’une danse, entre d’un côté une nature humaine qui a évolué pour nous pousser vers la survie puis vers la raison et enfin vers la quête de sens, et d’un autre un monde hostile, muet et irraisonnable. De ce paradoxe résulte un grand désarroi chez l’individu qui se frotte aux premières souffrances : “à quoi bon souffrir, s’il n’y a pas de sens?”
Pour qui se rend compte de l’absurdité de la vie, mais choisit tout de même de la mener, une grande question se pose : “Et maintenant, que faire?” Une réponse, une action est attendue, car ne pas y répondre, ce sera rester dans les pas du désarroi face au vide, rester dans l’angoisse.
Il faut déjà comprendre qu’il n’y aura jamais de réponse de “contenu”. C'est-à-dire, que face à une question si vaste et profonde, on ne peut proposer et suivre qu’une méta-approche, une méthode à propos des méthodes, jamais une liste. C’est là où les faux prophètes et les cajoleurs sont les plus dangereux et les plus évidents. Face au désarroi, ils proposent aux désarmés des actions et des voies précises : va à la salle, devient la meilleure version de toi même, fait la révolution, lance ta start-up, voyage, prie ce dieu, va en manif, etc. Je ne dis pas que ça n’a pas d’intérêt en soi, je dis qu’on ne peut répondre par le particulier à une question générale, que pour notre questionnement ça ne fonctionne pas, pire! ça donne l’illusion de fonctionner.
Je choisis de ne pas mourir
L’attitude générale à prendre face à l’absurde prend racine dans le premier choix que l’on fait après avoir compris que la vie était absurde. J’ai déjà parlé des deux voies, celles du suicide, et j’ai commencé à parler d’une troisième : vivre malgré la mort et malgré l’absurdité de la vie. Ce choix, c’est dire oui, accepter l’absurde comme paradoxe et continuer à marcher. Quand on a dit oui, le chemin est tracé. On a accepté la vie avec ce qu’elle a de plus tragique, on accepte la souffrance malgré l’absence de récompense. On accepte le destin — pas son destin, le destin —, on se met à affirmer la vie, dans ce qu’elle a de beau et d’imparfait. Dans ce oui, sommeillent les graines de toutes nos futures actions. Notre attitude sera celle de l’affirmation et de l’acceptation. La voilà ma voie vraiment intéressante, c’est celle du choix, clamé haut et fort, de vivre.
Je disais plus tôt qu’il fallait un pourquoi, avant de trouver un comment. Comme nous avons accepté qu’il n’y avait pas de Pourquoi transcendant, de grande Raison ou de Prima Causa qui donnerait un sens à la vie, que nous sommes juste des lourdauds ballotés par les petits jeux du Monde. Comme nous acceptons l’idée que “Dieu est mort”, que personne n’a le droit de nous dire “tu dois”, enfin qu’il n’y a pas de “il faut” sans “si”, nous sommes face à une feuille blanche. En acceptant la vie, nous devons accepter, et même aimer, le fait même que cette feuille soit blanche. À la place d’un voile noir, une toile blanche. Il ne reste qu’à chacun d’écrire sur cette toile les pourquoi qui nous importent, avec l’encre du nouveau Pourquoi primordial, celui que l’on s’est choisi : parce que j’ai choisi de vivre. Que faire? Ce qui te permet d’affirmer la/ta vie maintenant que tu as opéré ce grand Choix. Toutes nos nouvelles valeurs, étalons de nos choix, doivent découler de cette affirmation de la vie.
Le pourquoi est trouvé, maintenant, à quoi cette vie peut-elle ressembler, quel est le comment?
La vie joyeuse
Spinoza prononçait que la joie est l’expression d’une augmentation de la puissance d’agir. La vie est puissance d’agir et vivre dans la joie, c’est affirmer la vie. Est-ce une recherche des plaisirs, ou un “positive thinking” relativisant, que je propose? Absolument pas. En disant oui à la vie, nous avons accepté la souffrance en même temps que le reste, il n’existe pas de demi-mesure, pas de demi-vie. J’insiste : loin de moi ces affreuses idéologies positivantes et malsaines qui nous font courir après les petites joies comme on courait après le sens ou qui nous invite à chercher le bien dans toute chose. Parfois la vie, c’est immonde et c’est comme ça, mais on l’a choisi.
Ce dont je parle donc ici, affirmer la vie et vivre dans la joie, c’est agir de telle sorte que notre vie s’étend et se dilate à l’aune de notre nouveau Pourquoi lucide et intentionnel, en faisant fi des anciennes raisons. C’est aimer l’autre, pas parce que l’on dit que l’amour est la plus belle chose, mais parce que l’on croit que l’on peut se sentir puissant et vivant dans l’union. C’est être créatif, pas parce qu’il faut poursuivre le beau, mais parce qu’on sent que ça peut nous permettre de nous reproduire, de transformer ce qui nous entoure et de faire jaillir notre vie sur les autres. C’est faire la révolution, pas parce que l’on vous a dit “soyez miséricordieux” (Luc 6, 36), mais parce que l’on refuserait ce décor de misère qui diminue notre force. Enfin, même dans l’inaction, c’est s’allonger sous les étoiles et méditer, pas parce que l’on nous a découragé du Monde, mais parce que l’on a peut-être appris à aimer notre finitude et à apprécier de sentir le temps s’écouler.
Sens-tu s’approcher le carnaval?
Vivre dans la joie, ce n’est pas chercher la joie partout, c’est agir de telle façon que tu sens la vie souffler sur ta nuque, brûler tes côtes, ou chatouiller tes mains. La joie est la conséquence d’une vie qui s’affirme, pas un but. L’individu ne doit pas chercher la joie, mais la vie, et par là, il trouvera la joie : il ne faut pas se tromper de fin.
Si la tristesse est un affect de mort, émanation d’un sentiment de perte de puissance et de vitalité, la joie est le symptôme de la maladie merveilleuse qu’est d’avoir choisi de vivre. L’individu qui cherche la vie et lutte contre les racines de la tristesse (et non pas contre la tristesse elle-même, nouvelle différence avec la “pensée positive”), en dépit de l’univers qui veut sa mort, est un mutin, et se mutiner est un acte de joie. La mutinerie quotidienne, rire au nez de ce qui veut nous maintenir la tête sous l’eau, c’est ça, carnaval : une attitude affirmative, active plutôt que passive, révoltée plutôt que résignée.
Par ailleurs, si la joie survient d’autant plus que nos besoins s’alignent sur les évènements, ceci est mon invitation : adapte tes besoins et change le monde, accepte et transforme, mais en conscience, avec ce Jiminy Cricket dans ton oreille qui te rappelle que tu fais ça parce que tu as choisi de vivre. Question pour plus tard, que se passe-t-il quand nous choisissons, à plusieurs, de vivre? Nous reviendrons que la guerre des Jiminy Cricket, garde la dans un coin.
L’amour
Ce nouveau choix que tu as fait, si tu veux l’assumer et être cohérent (j’insiste sur le si, il n’y a pas de “tu dois”, que des choix), te demande quelque chose de plus, une chose qui dont le fruit alimentera ta joie : c’est d’aimer la vie. Cheesy? Revenons sur ce qu’est aimer.
Aimer, c’est ce désir d’association. Il y a d’autres désirs : de rejet, de destruction, de sustentation, mais l’amour est cette action d’union et le sentiment fort qui en résulte. J’aime l’autre et je veux m’unir à lui. J’aime mon peuple, car mon désir d’appartenance est comblé. J’aime la vie, parceque j’ai fait le choix de rester avec elle.
Aimer la vie, ce n’est même pas aimer ce qui se passe dans ta vie. Je le dit une dernière fois, pas de “pensée positive” ici! Aimer la vie, c’est faire fi de son contenu et aimer les principes de la vie elle-même : son chaos, sa croissance, ses dangers, ses beautés, ses changements, sa souffrance, il faut aimer tout ça, de la même façon qu’on aime son frère, sa femme ou ses amis pour ce qu’ils sont, envers et contre tout !
C’est parfois difficile de s’en souvenir, parfois, on se met à détester la vie, car elle est trop douloureuse, malgré le choix conscient que l’on a fait. Dans tout amour il y a des moments de désamours, c’est la vie. Notre choix réalisé, l’amour est obligatoire, mais ce n’est pas pour autant qu’il est facile à assumer. Nous ne sommes d’ailleurs pas égaux dans la facilité de faire et d’assumer cet amour, tant le spectre de la douleur peut être vaste (il suffit pour s’en rappeler d’ouvrir le journal ou laisser glisser son regard sur les coins de rue), et le fantôme des suicides peut facilement réapparaitre.
La nouvelle vie sera difficile, complexe, angoissante et toujours absurde, mais elle sera joyeuse, puissante, emprunte d’amour, intime et collective.
Il faut apprendre à faire la fête, même sur un champ de bataille, à jouer un contre-jeu pour déjouer le tragique. L’amour, c’est la force derrière ce jeu, et la joie, c’est la récompense de notre pari, contre toute attente.
Carnaval?
Après le constat de l’absurde dû à la tragédie de l’existence humaine, après le choix complexe que ce constat nous a imposé, après le nouveau pourquoi que l’on s’est donné en réponse, et qui nous a ouvert le regard sur la possibilité d’une vie joyeuse, nous avons encore à peine écorché la surface des possibilités de cette nouvelle vie dont la mutinerie, le rejet des règles données, est en son cœur.
Si la vie carnavalesque est une révolution joyeuse avant la mort, à quoi ressemble cette fête? Quelle forme prend ce jeu? Peut-on le jouer à plusieurs? Comment changer son regard sur le Monde pour qu’il nous suive dans notre élan?
À la question “quoi faire et comment?”, nous avions justement un terme tout trouvé en philosophie : l’éthique (qui est est la discipline du choix et de la réflexion sur l’action à entreprendre selon quelles valeurs). Laissez-moi donc, dans mes prochains articles, répondre à ces questionnements en développant cette éthique Carnavalesque. Une éthique chaude et colorée, enflammée par la friction de notre nature et de celle du monde, comme une touffe d’herbe sèche s’enflamme sur les étincelles de deux vilains bouts de bois que l’on frotte. Une éthique carnavalesque du détournement et de la mutinerie joyeuse. Une éthique du jeu et du spectacle.
À bientôt,
Quentin ✌️😘
Post-face
Pour cette série d’articles, qui amènent doucement vers une proposition d’attitude et de mode de vie sans le sens, vers un art de vivre absurde, il fallait d’abord que je commence par aborder la question tragique de la quête de sens, ses déboires, ses douleurs, et ce qui peut en ressortir. C’était un premier article important pour moi, comme peut-être ça s’est ressenti dans ce que j’ai essayé de transmettre de façon sincère, car c’est la mise en prose et en essai de mon propre trajet. Pour ces lignes, j’ai beaucoup puisé dans mon expérience personnelle et dans les pensées qui m’habitent et m’ont habité depuis l’adolescence, mais aussi dans les auteurs qui m’ont marqué et m’ont permis non seulement de faire progresser ma pensée, mais surtout de sublimer et de déborder ces questionnements. Vous avez pu y retrouver des idées :
Du Bouddha sur la vie-lutte,
De Camus sur la réflexion de l’absrude (cet article lui doit beaucoup, les lecteur.ice.s du Mythe de Sisyphe l’auront sûrement vu),
Beaucoup de Nietzsche sur l’affirmation de la vie,
De Spinoza sur la joie comme symptôme de vitalité,
Et même un peu de Kant/Russel, pour la partie sur la connaissance.
Pour aller plus loin sur ces sujets, à part le Mythe, vous pourriez lire : “Le miracle Spinoza” de Fréderic Lenoir, “L’enseignement du Bouddha” de Wolpala Rahula, “Ainsi parlait Zarathoustra” de Nietzsche et plus anecdotiquement “Problèmes de philosophie” de Bertrand Russell. S’agissant de Zarathoustra, je sais qu’on dit qu’il ne faut pas commencer par ce livre, mais je ne suis pas d’accord. Je pense qu’il faut commencer par lui, car c’est l’aboutissement de la démarche Nietzschéenne. C’est une mise en art de sa pensée profonde et, bien qu’obscure, la poésie de l’œuvre est non seulement adressée à tou.te.s sans se soucier d’un bagage philosophique (nul besoin d’un diplôme en Histoire de l’Art pour apprécier la beauté du tableau qui introduit cet article), mais, en plus, pour qui veut vraiment en tirer le meilleur, il ou elle pourra y revenir, en se laissant guider par ses frustrations de compréhension, en faisant des pauses et en lisant d’autres œuvres (de Nietzsche ou non) entre deux, pour en tirer toute la moelle. Personnellement, ce livre est un compagnon de vie depuis des années, et j’en apprends plus chaque fois que je le reprends. Le Carnaval lui doit beaucoup.
Merci d’avoir lu cet article, qui est le résultat de beaucoup de ré-écriture à travers les années, merci à celles et ceux qui m’ont poussé à le sortir, et j’espère qu’on se reverra pour la partie 2 (et la 3, et la 4, et la…).


